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27 avril 2010

Tabou / Relations Kroumen-planteurs burkinabè ex-bannis Au cœur d’une cohabitation toujours en panne

Actualites QuotidienL'Intelligent d'Abidjan

Le 18 novembre 2006, à l’issue d’une cérémonie officielle de levée du bannissement, des planteurs Burkinabé sont autorisés à regagner leurs plantations. Mais quatre (4) ans après, le conflit ayant opposé les ex-bannis à leurs tuteurs Kroumen tarde à se cicatriser. La cohésion entre les deux communautés se fait au pas de caméléon. Exposant ces ex-bannis, de retour de sept ans d’exil forcé, à une vie de reclus et de misère. Dans un environnement de méfiance et de défiance tous azimuts, la cohésion ‘’post crise’’ se fait toujours désirer. Etats des lieux.
Tabou, sud-ouest de la Côte d’Ivoire à quelques kilomètres du Libéria, ce mardi 06 avril 2010, l’horloge affiche 07 heures 21 mn à notre arrivée à la gare routière où en compagnie d’un guide, nous nous lançons à la recherche d’un taxi brousse. Destination : la tribu Ompoh. Le conducteur, un jeune autochtone N.T qui accepte de nous y conduire, donne dans la surenchère : 15.000 F Cfa en aller-retour. Au moment où nous engageons des négociations, une pluie sans prémices s’abat sur la ville. L’une des plus arrosées du pays. Ce qui nous contraint à arrêter la négociation à hauteur de 13.000 F. Mon guide et moi prenons alors place à bord de ce taxi de fortune très vétuste à destination de Déhié, l’un des villages de la tribu Ompoh. Où les premières informations en notre possession indiquent que les Kroumen et les planteurs Burkinabè se regardent toujours en chiens de faïence. Et ce, plus de dix ans après l’éclatement, courant 1999, du conflit foncier ayant opposé les deux communautés. Bien que nous ayons pris le taxi en course, le chauffeur nous fait savoir que cela ne l’empêche point de prendre sur l’axe des autonomes se rendant au village. Ainsi après seulement environ 15 minutes de parcours, sur une piste sinueuse et poussiéreuse sur laquelle nous avons été entraînés à quelques mètres du barrage des FDS à la sortie de la ville, le taxi marque un arrêt. Là, contre notre gré, quatre passagers, tous des autochtones en partance pour Iboké doivent monter à bord avec nous. Soit deux à l’avant et les deux autres à l’arrière avec mon guide et moi. Cette situation embarrassante amène à méditer sur des propos du patron de l’Etat Major des Armées Ivoiriennes le Général Philippe Mangou qui indiquait lors du lancement de ses directives sur la fluidité routière que ce sont les passagers eux-mêmes qui encouragent la surcharge. Mais dans une localité où apercevoir un taxi non chargé sinon surchargé à portée de soi est comme un acte providentiel, le passager a-t-il le choix ? Contraint donc, nous cédons. Après trente minutes de voyage ponctué par divers péripéties, à bord de ce taxi-brousse qui ne se distingue en rien d’une épave roulante, nous atteignons, tant bien que mal, Ménéké. L’un des villages loti où les planteurs burkinabè avaient des parcelles sur lesquelles ils devaient construire leurs maisons. Mais ce village, sur notre passage, avec le départ des ex-bannis a perdu de sa superbe. Quinze minutes plus tard, nous arrivons à Déhié où malheureusement nous ne trouvons pas sur place le Chef du village que nous souhaitions de tout cœur rencontrer. L’un des notables avec qui nous avions gardé contact lors d’une précédente mission dans la région, regrette que nous n’ayons pas pris le soin de les informer de notre arrivée deux jours avant. « C’est vrai que tu avais annoncé ton arrivée pour le dossier des planteurs ex-bannis mais tu ne m’as pas confirmé le jour pour que toutes les dispositions soient prises pour t’accueillir. Toi qui es venu dans la région à deux reprises, tu peux témoigner de l’hospitalité du peuple Kroumen », explique-t-il. Après nous avoir exprimé son regret de ne pouvoir se prononcer sur la question objet de notre présence en l’absence du Chef, nous rebroussons chemin pour le carrefour Toto, où vivent en pleine forêt loin des regards des autochtones, des ex-bannis de la région.

Plus de 200 planteurs
ex-bannis vivent
dans des conditions
épouvantables…
Là, nous trouvons sur place, le chef de la communauté, Sawadogo Boureima. Il en est le porte-parole. Le site qui abrite cette communauté, n’est guère reluisant. Le dénuement dans lequel vivent ces ex-bannis est saisissant. Encore vomis par la tribu Ompho, ce monde dont le sort apparemment n’émeut personne dans la région, vit à vue d’œil une misère indescriptible. Installés à même le sol, dans une paillotte somme toute très exigüe qui fait à peine 12 m2 vêtus d’habits en lambeaux malodorants, ils s’apprêtent à partager un repas à notre arrivée. « C’est la galère ici. Figurez vous qu’eux tous partagent la nuit dans cette paillotte. Et se réveillent entassés les uns sur les autres. Ils ne sont pas autorisés à regagner le village où ils avaient des lots avant la crise », fait remarquer notre guide. Après des échanges de civilités, le vieux Sawadogo appelé par les siens Naaba nous fait la genèse de la crise. Une histoire émouvante. « Nous avons eu des problèmes de coexistence avec nos hôtes. Ces problèmes ont causé de nombreux morts dans les deux camps. Je ne vais pas revenir sur les détails que tout le monde connaît déjà. Mais je voudrais insister sur le fait que des opportunistes ont profité de notre bannissement pour venir dans la région racheter nos plantations», explique-t-il. Non sans souligner que de meilleures auspices pour le règlement définitif de cette crise s’étaient ouvertes en 2006 à la suite d’une cérémonie officielle de levée du bannissement. En effet, cette crise qui n’a pu être réglée sous le régime du Président Henri Konan Bédié et n’a pu trouver une issue pendant l’éphémère passage au pouvoir des mutins sous feu le Général Robert Guéi, s’est quelque décrispée suite à l’avènement du gouvernement de réconciliation nationale. Après avoir pris la mesure du drame avec l’éclatement des conflits fonciers à Bonoua, Bloléquin, Toulépleu etc…, le gouvernement a imputé ‘’l’épineux dossier’’ au défunt ministère de la Réconciliation et des Relations avec les institutions de l’Etat. Courant 2005, le ministre Dano Djédjé entreprend des misions de médiation et de réconciliation des deux communautés. Mais, relève Nana Sawadogo, « ce ne fut pas facile. Au moment où le ministre Dano Djédjé appelait de nouveau les Kroumen au pardon et à l’acceptation du retour des ex-bannis que nous sommes, dans leurs plantations, des cadres de la région le torpillaient pour bloquer le processus de paix et de sortie de crise. A un moment même l’affaire avait pris une tournure politique qui a quelque émoussé l’ardeur et l’engagement de ce ministre ». Quoi qu’il en soit, les accords de principe sont conclus en 2005. Et un (1) an après, soit en 2006, une cérémonie solennelle et officielle portant levée du bannissement dans toute la région réunie à Tabou, Kroumen, allogènes et Burkinabè autour des autorités ivoiriennes et de SEM Emile Ilboudo, ambassadeur du Burkina Faso en Côte d’Ivoire. A l’issue de cette rencontre où 4 bœufs offerts par SEM Emile Ilboudo ont été immolés pour conjurer le mauvais sort, la fin du bannissement des planteurs Burkinabè est officiellement proclamée. Depuis lors, des avancées majeures ont été obtenues. Entre autres le retour des ex-bannis dans leurs plantations, la mise en place d’un comité de suivi puis d’un comité de veille et de paix et l’élaboration d’un code de cohabitation pacifique qui a été diversement appréciée à l’époque. Si l’on en croit M. Nemlin Hiné, secrétaire général permanent du comité de paix, une structure placée sous l’autorité directe du Préfet hors grade de la région de Tabou M. Henry Abel Koissy Miézan, les choses sont rentrées dans l’ordre. Ce qui est incontestable puisque depuis 2006, plusieurs burkinabè naguère parias, ont pu retourner dans leurs exploitations agricoles d’où ils avaient été chassés. « La paix revient donc partout dans les autres tribus sauf, hélas, dans des villages de la tribu Ompo, (mais Dieu merci pas dans tous les villages de cette tribu) où nous faisons face à des obstacles qui ne sont pas insurmontables et qui sont intimement liés à l’absence de jonction », a souligné ce collaborateur du Préfet de Tabou. La réconciliation est donc amorcée et la paix en voie d’être scellée. La vie reprend peu à peu son cours normal. Même dans le village de Bésséréké d’où la crise est partie en 1999, les ex-bannis ont pu regagner leurs exploitations agricoles. Ce qui n’est pas malheureusement pas totalement le cas dans les villages de la tribu Ompo comme Déhié, Klatoué et Djourou. Dans ces villages où les autochtones se montrent très loquaces sur le sujet des ex-bannis, les ressentiments sont encore vifs si bien que les Burkinabè se tiennent loin de ces villages pour éviter des accrochages susceptibles de compromettre les espoirs d’une sortie de crise rapide. « Nous ne sommes pas les bienvenus dans ces villages. Les villageois nous disent qu’ils ne nous ont pas appelés et que le conflit n’est pas encore fini »», a signifié Sawadogo Sidiki, planteur à Djourou.

Pendant que
leurs plantations sont confisquées
dans la tribu Ompo…
Pis, dans ces villages, plus de 2000 hectares de plantations appartenant à plus de 200 planteurs Burkinabè restent encore confisquées. Et ce dossier empoisonne la vie des concernés. Parmi ceux-ci, les quarante quatre (44) planteurs actuellement à couteaux tirés avec le président du conseil général de San-Pédro dont les plantations d’hévéa sont sur les bûches des champs de café, de palmier à huile ou encore de Cacao des ex-bannis. Naba Sawadogo a relèvé qu’en dépit des négociations, les interpellations et les appels au respect de la parole donnée et l’action des autorités locales, dont le préfet de région et le Commandant de la brigade de gendarmerie, la situation demeure en l’état dans la tribu Ompo. Pour le Naaba, il y a certainement des gens qui manœuvrent pour que les choses restent en l’Etat. Faisant allusion à ceux qui ont rachetés des plantations dans la région et qui veulent protéger leurs investissements au détriment des planteurs Burkinabè. « Les cadres de la région prônent le retour à la terre. Chacun a compris l’importance de la terre. Ce qui est une très bonne chose. Ce que nous déplorons, c’est que ce sont les plantations des autres qu’on veut s’approprier au lieu de prendre le temps nécessaire pour en créer. Là, nous disons non et nous nous opposerons par tous les moyens», prévient-il. Cette ‘’défiance’’ est prise très au sérieux au niveau du comité de paix. Et son coordonnateur général estime que si des actions rapides ne sont menées, la situation pourrait exploser. D’autant plus que des ex-bannis sont accusés de mettre en valeur des superficies de forêts dont l’occupation n’a pas été autorisée par leurs tuteurs. « Nous avons été interpellés à plusieurs reprises sur des cas où des ex-bannis sont allés défricher des espaces ne leur appartenant pas. Ce sont des dossiers qui peuvent mettre le feu aux poudres que nous gérons au quotidien. Face à ces agissements qui s’apparentent à de la provocation, nous demandons à nos frères ex-bannis d’être moins gourmands. C’est vrai qu’ils n’aiment pas voir une forêt inexploitée, mais tout de même qu’ils évitent de s’autoriser de défricher des parcelles que leurs tuteurs ne leur ont pas cédées », conseille M. Nemlin. Accusés d’exploitation illégale de parcelles dans un contexte de paix fragile, des ex-bannis nous ont affirmé être dans un embarras. Face à des plantations leur appartenant qui sont sous occupation illégale dont l’accès leur est interdit et des espaces non exploités, ils n’ont pas d’autres choix que de créer de nouvelles plantations. « On refuse de restituer nos plantations et on nous refuse également d’occuper des parcelles non exploitées. Nous ne pouvons pas rester là et mourir de faim. C’est une action de survie et non de provocation », a renchéri Souleymane Derbongo. Ce planteur aujourd’hui âgé de 76 ans, a vu ses 8 hectares de cacao détruits par les planteurs du président du Conseil général de San-Pédro. Non loin du carrefour Toto, se dresse l’une des plantations de ce haut cadre du pays Kroumen qui s’étend à perte de vue. Le vaste domaine que nous avons visité qui est estimé à plus d’un millier d’hectares est parsemé de plants d’hévéa. Depuis 2006, les ex-bannis expropriés de leurs plantations courent après une hypothétique indemnisation. En désespoir de cause, ils ont dû saisir le Conseil Supérieur des Burkinabè de l’Etranger (CSBE), organe de gestion de la communauté burkinabé sous tutelle du Ministère des affaires étrangères et de la Coopération régionale du Burkina-Faso. Laquelle structure a désigné l’un de ses délégués, en l’occurrence M. Kindo Issaka comme porte-parole des planteurs ex-bannis. Avec l’entrée en scène du Conseil Supérieur des Burkinabè de l’Etranger en 2009, les choses connaissent quelque peu une évolution. « Sur ce dossier, M. Sylvanus Kla a demandé volontairement lui-même à l’administration la conduite à tenir. Cela veut dire qu’il reconnait que la parcelle sur laquelle il a une plantation d’hévéa était occupée avant. A partir de ce moment, on ne peut mettre en doute sa volonté de désintéresser les ex-bannis qui étaient sur le site », rassure M. Nemlin. Mais les ex-bannis concernés par ce dossier ne sont pas de cet avis. L’on estime que le président du conseil général de San-Pédro, nouveau propriétaire de plus 1.800 hectares d’hévéa dans la zone, ne veut pas régler le dossier. A les en croire, dès lors que le dossier avance, M. Sylvanus Kla, contrairement à MM. Marcel Gossio et Soko Emile qui auraient indemnisés les ex-bannis dont les plantations ont été détruites par eux, trouve une astuce. De l’avis du Naaba sawadogo, une enquête de Commodo et d’incommodo se fait avant l’occupation d’un espace. « C’est inconcevable qu’on veuille faire cette enquête une fois installée. C’est du dilatoire », charge-t-il. Pour sa part, le mis en cause que nous n’avons pu rencontrer mais que nous avons joint au téléphone ne dément pas avoir sollicité une enquête de cette nature. Selon M. Sylvanus Kla, deux erreurs fondamentales émergent du rapport d’enquête. Dans un courrier qu’il a transmis au préfet de Tabou le 20 mars 2009, dont nous avons obtenu copie, le président du Conseil général de San-Pédro récusait non seulement la méthode de calcul utilisée pour fixer le montant des indemnisations. Mais, aussi et surtout la liste des personnes concernées par ce dossier. A l’en croire, dans un rapport à lui transmis par les soins du vice président du conseil des Burkinabè de l’Etranger, le nombre des personnes concernées serait largement supérieur à celui notifié dans le rapport établi par le Préfet. Alors que l’enquête commanditée par le Préfet de Tabou précise que ce sont huit (8) planteurs que M. Sylvanus Kla doit indemniser, l’enquête du Csbe relevait le nombre de 44 planteurs. Face donc à ces observations, le Président du Conseil Général de San-Pédro conclut que le problème n’a pas été traité entièrement. « Ne souhaitant pas que le problème soit réglé de façon partielle, j’aurais voulu avoir l’assurance que toute indemnisation qui me serait réclamée viendrait définitivement clore la question. C’est pourquoi, je voudrais me permettre de vous suggérer qu’une enquête de commodo et d’incommodo soit menée pour arrêter la liste définitive des plaignants. », a-t-il noté dans la correspondance adressée au Préfet de Tabou. Il a aussi exprimé le vœu que soit pris en compte dans l’évaluation des indemnisations, le fait que les cultures dont il est question sont restées sans aucun entretien pendant sept (7) ans.

L’espoir
d’un dédommagement
par Sylvanus Kla meure chaque jour
Reprenant le dossier en main, le Préfet de Tabou a convoqué le 20 mars 2010 une réunion à Tabou qui a regroupé les parties en conflit. A l’occasion, les planteurs étaient représentés par M. Kindo Issaka et M. Sylvanus Kla par M. Opayou Hino Joseph. Deux points étaient à l’ordre du jour de cette rencontre. Il s’est agi d’une part de trouver une plate-forme consensuelle en vue de la résolution de ce contentieux et d’autre part, rapprocher le rapport produit par les services du ministère de l’agriculture de Tabou et celui des planteurs burkinabè de Déhié présenté par le CSBE. Au terme des discussions les parties ont convenu sous l’arbitrage du Préfet de la reprise de l’identification des planteurs et de la délimitation des parcelles mis en cause. Le programme d’identification devrait commencer le samedi 27 mars 2010. Mais, il n’a pu avoir lieu à cause des accords sur la prise en charge des frais.
Un reportage de M Tié Traoré

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